Le Dromadaire

Le dromadaire (appelé plus communément chameau, même si le chameau est un autre type de camélidé) est l’animal compagnon de l’homme dans la solitude du désert. La mort d’un dromadaire dans le désert est synonyme de mort pour son cavalier. C’est pour cela que nos anciens nous racontent que lors d’affrontements contre des tribus ennemies dans le désert, il fallait savoir également défendre la vie de sa monture au péril parfois de sa propre vie.

Comme disait Masrali Abdelaziz, Caïd des Masaâba :

“Tu peux attraper le lézard des sables, et le brouillard du matin et tout ce qui court et s’enfuit, mais jamais tu ne pourras atteindre les chameaux dont se sont emparés les petits fils des Châamba”.

Cette citation montre la détermination de notre tribu à préserver ce qu’elle considère, après la foi et la vie, comme ce qu’il y a de plus précieux : la monture !

D’ailleurs, les châambi ont pour coutume de dire qu’ils ont la même nourriture que leur monture, le même lit, le même ciel. Ils boivent dans les abreuvoirs de leurs montures l’eau que celles-ci ont laissée.

Le dromadaire, chez les musulmans, est un animal doté de capacités hors normes. C’est un être créé de feu et non d’argile comme le sont les êtres humains et le reste du règne animal. Il est donc semblable, dans sa conception, à celle des Djinns. Cette appartenance le dote naturellement de puissance de déplacement, de force, d’endurance, de fougue et de ruse que lui procure sa lignée.

Le dromadaire est utilisé chez nous, les Châamba, non seulement comme monture mais également, pour sa viande et son lait. Les anciens, comme mon père, n’avaient cesse de me vanter les vertus nutritives du lait de dromadaire qui procure force et immunité contre diverses maladies pour ceux qui en consomment. Dans certaines tribus, son urine également est utilisée pour combattre la fièvre. Lorsqu’une bête s’entaille le sabot, les chameliers déposent sur l’entaille une datte chauffée sur une pierre brulante ou fabriquent un chausson en poil de chèvre. Ils incisent  les callosités qui se forment sur les palettes durcies et gonflées par la marche. Ils ont également pour habitude de passer du goudron dessus (“Gatrane”) pour soigner la gale printanière.

Les jeunes de la tribu Châamba sont initiés très jeunes à monter sur des dromadaires et à servir également de berger pour accompagner les bêtes dans leurs déplacements. Le dressage des dromadaires donne lieu à des rodéos assez spectaculaires auxquels mon père se livraient quand il était jeune pour dompter les dromadaires qu’il achetait ou ceux du troupeau de mon grand-père lorsqu’ils arrivaient à l’âge de dressage (4 ans environ pour la femelle et 6 ans environ pour les mâles). Les dromadaires peuvent vivre jusqu’à 25 ans. Ils peuvent donc durant de nombreuses années devenir de vrais complices et amis de leurs cavaliers. Mon père a ainsi conservé le souvenir ému du dromadaire avec lequel il a connu de nombreuses missions dont certaines auraient pu le conduire à la mort. Son dromadaire s’appelait “Lazgham” (traduction : le brun), en raison de sa couleur “brun clair”. Pourtant les débuts avec “Lazgham” selon mon père auraient pu être assez décourageants ne fut-ce l’esprit de fierté et de courage qui animait le jeune Châambi qu’il était. Cet animal avait été vendu à mon père à vil prix car son propriétaire n’avait jamais réussi à le dompter et il n’a eu cesse d’avertir mon père sur le caractère farouche de cette bête. Mon père m’a raconté l’épisode de ce rodéo où la pugnacité et la ténacité de l’homme ont fini par venir à bout de l’animal. Mon père m’a dit que la fermeté du fouet avait fini par payer et même si ces moyens d’usage auraient pu décourager les âmes sensibles, la suite ne fut que pure bonheur. Il a fallu cependant à mon père pendant quelques mois apprendre à se méfier de son nouveau compagnon de route. Ainsi, une nuit, alors qu’il était parti seul avec sa monture dans le désert, il choisit de marquer une halte pour la nuit et se coucha non loin du feu de son bivouac, plaçant son fouet sous son corps. Il me raconta que pendant de longue minutes, feignant de dormir, ses yeux restèrent fixés sur sa monture qui avait l’air de se reposer couchée sur le sol. C’est alors qu’il vit “Lazgham” se déplacer en rampant sur le sable lentement pour essayer de s’approcher de son cavalier sans éveiller les soupçons de ce dernier. Mon père m’a expliqué que cette tactique d’approche, chez les dromadaires, était destinée à venir écraser son cavalier pour s’en débarrasser. Surveillant attentivement l’approche de sa bête, mon père a attendu que celui-ci soit à quelques centimètres de lui puis il a bondi hors de sa litière, fouet à la main, et asséné plusieurs coups de fouet à sa monture.

Photo D & P Mariottini

Depuis cet incident nocturne, les rapports entre l’homme et la bête resteront à jamais des rapports de respect et d’amitié. Ainsi, il me raconta qu’un après-midi, alors qu’il avait laissé “Lazgham” paitre à proximité de son bivouac, mon père s’aperçut que celui-ci avait semble t-il pris la poudre d’escampette.

Ephedra alata alenda de Tunisie

L’alenda (Alendaya dans le patois local)

Sous la chaleur terrassante du désert, essayant de profiter de la fraicheur que lui procurait l’ombre des arbres, sous un arbuste d’alenda (“Alendaya dans le patois local), mon père s’est assoupi. Il fut réveillé par le blatèrement de sa monture et lorsqu’il ouvrit ses yeux, il fut surpris de voir sa monture à portée de main. Non seulement sa bête ne l’avait pas laissé seul face à son destin mais en plus elle n’avait pas profité de son sommeil pour s’en débarrasser. Depuis ce jour, la confiance et l’amitié entre mon père et sa monture ne firent que se renforcer. Il participèrent ensemble à de multiples mission de guide, de chasse d’antilopes, de traversée de désert et de courses  au cours desquels ils apprirent à se respecter.